Changer le monde pas a pas, interview par Muriel Scibilia

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Portrait de Azdine Benyoucef

Pour Azdine Benyoucef, jeune chorégraphe de breakdance originaire des quartiers populaires de Lyon, la danse ne se limite pas à une performance artistique, c’est un vecteur puissant pour transmettre sa vision du monde. C’est aussi une arme d’apaisement des tensions et de création de liens entre groupes sociaux et entre générations. En cela, il renoue avec l’essence du hip hop, cette culture urbaine née dans les ghettos noirs américains, qui s’articule autour de trois formes artistiques : musique, danse et arts plastiques. Aux âmes bien nées, la sagesse n’attendant pas le nombre des années, il sait qu’on ne change pas le monde d’un coup de baguette magique, qu’il faut allier conviction, patience et persévérance pour avancer pas à pas.
La belle aventure d’Azdine Benyoucef commence par la passion du karaté qui forge sa personnalité : discipline, courage, droiture, humilité et respect de l’autre. Elle se poursuit par la découverte du breakdance, un enchaînement de figures acrobatiques au sol, qui bouleverse sa vie. Au début, c’est juste un jeu, une manière de s’échapper de la cité et de retrouver des potes qui viennent de tous les continents. Il danse dans les cours, dans les rues, partout, tout le temps. Au fil des figures, de plus en plus complexes, il se forge une écriture corporelle personnelle.

Portrait de Azdine Benyoucef

 

Également au programme de cette édition des Dialogues un spectacle de danse fruit d’une collaboration avec une enseignante qui poursuit un passionnant travail de mémoire avec ses élèves de 11-12 ans sur l’histoire de Vénissieux ainsi que sur celles des migrations, de la colonisation et des luttes ouvrières depuis la première guerre mondiale.

L’histoire aurait pu en rester là, sauf que bientôt danser ne suffit plus. Vient le besoin de partager ses révoltes face à un monde qui ne tourne pas toujours très rond et qui permet rarement aux gosses des quartiers populaires de se projeter et de rêver.

Écoles, prisons, musées, quartiers à l’abandon de la puissance publique, le breaker investit tous les lieux. Il met un point d’honneur à transmettre l’histoire du hip hop afin de parler du présent de manière audible à des gamins qui se sentent exclus des canaux traditionnels de la culture. Tout en enseignant les techniques de base du breakdance, il y apporte une touche très personnelle à laquelle adhèrent des jeunes toujours plus nombreux.

En 2006, avec Meriem Bouras, il fonde la bien nommée Compagnie du Second souffle. Les spectacles se succèdent, se nourrissent d’influences diverses : danses africaines, contemporaines, buto. Il relit à sa manière des textes aussi populaires que le Petit Prince de Saint-Exupéry et s’empare de sujets qui ont marqué l’histoire de l’humanité comme celle des territoires. De Désert, qui revisite la tragédie d’Hiroshima, à La marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 », en passant par Sur les traces de Martin Luther King, par la rose des sables, qui alerte les jeunes sur l’importance de l’écologie ou encore Lettre à Nour, qui interroge l’engouement de certains jeunes pour le Djihad, ses spectacles sont porteurs de messages politiques puissants qui se déclinent autour des notions d’ouverture, de métissage, de citoyenneté, de respect, de non-violence, de solidarité et de dialogue.

C’est qu’il y a urgence. Dans les quartiers, un nombre croissant de jeunes sont victimes ou à l’origine de violences, craignent de ne pas avoir d’avenir et s’identifient souvent aux dealers qui paradent au volant de belles voitures. Leur montrer que d’autres voies sont possibles, proposer des modèles positifs, les aider à concrétiser leurs rêves, tel est l’un des axes de l’engagement d’Azdine Benyoucef, qui assume depuis peu la fonction de référent culturel à la mairie de Givors. Ce qui implique d’être présent sur le terrain, de se confronter au quotidien, de se battre pour que les cultures urbaines ne soient pas cantonnées à la marge ou de permettre aux danseurs de vivre décemment de leur art, notamment en acquérant le statut de professionnel.

Un combat en appelant un autre, c’est encore à travers l’apprentissage aussi rigoureux que ludique et joyeux du breakdance que l’infatigable directeur artistique entend sensibiliser les jeunes des quartiers à la nécessité et aux bienfaits d’une alimentation saine. C’est d’ailleurs sur ce thème qu’il interviendra aux Dialogues en humanité samedi 3 juillet.

Également au programme de cette édition des Dialogues un spectacle de danse fruit d’une collaboration avec une enseignante qui poursuit un passionnant travail de mémoire avec ses élèves de 11-12 ans sur l’histoire de Vénissieux ainsi que sur celles des migrations, de la colonisation et des luttes ouvrières depuis la première guerre mondiale.


Breakdance et diététique : a la recherche d’un meilleur équilibre

Quel rapport entre le break danse et l’alimentation ?
Les jeunes se nourrissent surtout d’hamburgers, de pizzas, de kebabs et de tacos. Une vraie addiction.
Ça peut se comprendre. Ce mode d’alimentation, c’est fun, rapide, tendance. C’est aussi ce que consomment les parents. Du coup, les fast-foods prospèrent dans les quartiers. Résultat : ils sont toujours plus nombreux et de plus en plus jeunes à être en surpoids. Un fléau. Ceci posé, il ne faut pas négliger la question de moyens. Même si une pizza ou un kebab coûte presque aussi cher qu’un plat du jour dans une restaurant, proposer des aliments bio de saison n’est pas forcément rentable pour un fast-food. Mon pari, c’est de passer par la danse pour inciter les jeunes à mieux se nourrir.

Vous allez leur donner des cours sur la nutrition ?
Certainement pas. Personne ne m’écouterait. En plus, cela pourrait être perçu comme une critique de leur mode de vie et des choix de leurs parents. Je préfère « travailler » en douceur. Lors d’entraînements, je profite de la présence de danseurs professionnels ou de sportifs accomplis pour aborder le sujet directement ou pas. D’entendre ces sportifs qu’ils admirent leur expliquer combien ils veillent à avoir une alimentation équilibrée afin d’améliorer leurs performances, les amène à réfléchir. A la veille d’une battle (compétition en duel) ou d’un spectacle, je leur propose d’essayer de consommer des légumes, de limiter leur consommation de viande afin et de dormir suffisamment pour mettre toutes les chances de leur côté. A force, ils finissent par en parler aux parents. Il arrive qu’ils refusent de manger tel ou tel plat pour « être en forme ». Un dialogue s’établit. On progresse à petits pas. Changer des habitudes bien ancrées prend du temps. L’autre problème, c’est la sédentarité. A mon époque, on dansait dans les cages d’escalier, dans les parkings, on passait nos journées dehors. Aujourd’hui, on ne voit plus personne dans les rues. Les gamins sont collés à leur téléphone ou préfèrent les jeux vidéo.

Que pouvez-vous faire ?
A mon petit niveau, je ne peux que donner l’exemple et intervenir le plus possible sur le terrain afin de les inciter à se mettre en mouvement. Je suis d’ailleurs très heureux que la mairie de Givors ait décidé de soutenir la création d’une section de breakdance. Elle met à notre disposition une salle dans le parc des sports qui sera dotée des équipements de musculation. Nous aurons aussi accès à une autre salle avec un revêtement souple pour les mouvements acrobatiques. Nous allons constituer quatre groupes d’une quinzaine de jeunes (6-8 ans, 8-10, 11-13, 14 ans et plus) qui pourront s’entrainer le mercredi et j’espère le samedi dès septembre. A la fin de l’année scolaire, ils pourront obtenir une licence, comme cela se fait dans différents sports comme football.

Comment allez-vous choisir les jeunes qui feront partie de cette section ?
Début juillet, puis fin août, nous animerons des ateliers au village sportif. Il s’agira d’initier les jeunes intéressés aux techniques de base du Hip Hop. Nos critères sont principalement la motivation des candidats et leur potentiel physique.

Vous comptez monter un spectacle ?
Pas à ce stade. Ce que j’aimerais, c’est que le breakdance ne s’organise plus seulement en rencontres amicales mais prenne une dimension plus formelle. Pour le moment, cette discipline n’est pas très structurée. A l’exception d’un grand rendez-vous mondial organisé chaque année en Allemagne, Le Red Bull BC One, les compétitions sont organisées par les danseurs eux-mêmes ou par des associations. Du coup, on ne sait pas très bien qui fait quoi, où et quand. Ce qui peut inquiéter les parents. Pour qu’ils encouragent leurs enfants, il faut les rassurer.


Vers une professionnalisation des breakers

Faut-il se réjouir de l’inscription du Hip Hop en tant que discipline olympique pour 2024 ?
C’est une excellente nouvelle, une belle reconnaissance pour une discipline née dans les quartiers pauvres aux États-Unis. Nous devons toutefois rester vigilants. D’un côté c’est un art qui évolue sans cesse, invente et improvise ; de l’autre, c’est un sport qui fait appel à des qualités athlétiques. Certaines figures exigent beaucoup de préparation physique. En devenant une discipline olympique, on court le risque de ramener cette activité à une performance sportive comportant des figures imposées et de perdre, de ce fait, la dimension artistique, ce qui serait désastreux.

Ce mode d’intégration comporte-t-il d’autres risques ?
Il pourrait devenir une nouvelle forme d’exclusion. A l’heure actuelle, tout le monde, quels que soient son origine, son sexe sa taille ou son poids, peut pratiquer cette danse. C’est juste une question d’envie, de persévérance et de goût de l’effort. Plus on privilégiera la performance au détriment de l’artistique plus ceux qui ne correspondront pas au « profile » physique requis, risqueront d’être exclus. Un risque que ne mesure pas la nouvelle génération qui ne connaît pas grand-chose de l’origine et de l’histoire du Hip Hop. Ces jeunes ont juste envie de danser et sont très attirés par le côté sportif qui peut être très spectaculaire.

En même temps vous militez en faveur d’une professionnalisation des danseurs
Quand on sait que près de la moitié des sportifs de haut niveau vit sous le seuil de pauvreté, on mesure mieux combien il faut mettre en place les structures nécessaires pour accompagner, former et offrir des perspectives aux breakers, notamment en matière de reconversion. Il faut aussi leur montrer que l’univers du Hip Hop peut offrir différentes opportunités professionnelles dans le domaine sportif, de l’informatique, de la vidéo ou de la création artistique. Il est possible de créer une sorte d’écosystème autour du Hip Hop.

Qu’en est-il des sponsors ?
Après avoir été cantonné à la marge, le Hip Hop s’est répandu dans le monde entier et a investi toutes les couches de la société. C’est devenu une industrie qui vend tout et n’importe quoi et brasse des milliards. Certaines réalités économiques étant incontournables, il ne s’agit pas de fermer la porte aux sponsors mais de ne pas se laisser submerger par des logiques libérales et de faire au mieux pour rester en partie maître du jeu en optant pour des sponsors éthiques. Un beau défi.

Muriel Scibilia